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America First a besoin du Canada

  • il y a 5 jours
  • 8 min de lecture



Le Canada n’est pas une menace à l’autonomie stratégique américaine. Il en est l’un des plus grands atouts.


Donald Trump l’affirme régulièrement : les États-Unis n’ont pas besoin du Canada.

« We don’t need their cars. We don’t need their energy. We don’t need their lumber. We don’t need anything that they give. »

À première vue, l’affirmation peut sembler difficile à contester.


Les États-Unis sont la première puissance économique et militaire mondiale. Ils disposent d’immenses ressources naturelles, produisent plus de pétrole que n’importe quel autre pays et possèdent une capacité industrielle, technologique et financière sans équivalent.


Bien sûr que les États-Unis pourraient apprendre à fonctionner sans le Canada.


Mais ce n’est pas la bonne question.


La meilleure question est plutôt :

À quel coût, dans combien de temps et en devenant dépendants de qui à la place?


Car lorsqu’on cesse de regarder uniquement la balance commerciale et qu’on examine plutôt les chaînes d’approvisionnement qui soutiennent la puissance américaine, une réalité différente apparaît.


Le Canada n’est pas une menace à l’autonomie stratégique américaine. Il en est l’un des plus grands atouts.

Et paradoxalement, c’est peut-être en prenant America First au sérieux qu’on le comprend le mieux.



America First — mais avec les ressources de qui?


Si America First signifie renforcer la sécurité énergétique américaine, réindustrialiser le pays, sécuriser les chaînes d’approvisionnement critiques, réduire la dépendance envers la Chine et la Russie et renforcer la base industrielle de défense, alors la provenance et la sécurité des ressources stratégiques comptent autant que leur prix.


Regardons-en quelques-unes.



Le pétrole qui alimente le cœur industriel américain


Les États-Unis sont le premier producteur mondial de pétrole.


Cela pourrait laisser croire que le pétrole canadien est facilement remplaçable.


Il ne l’est pas.


En 2025, les États-Unis ont importé en moyenne environ 3,9 millions de barils de pétrole brut canadien par jour.


Le Canada demeure, et de très loin, leur première source étrangère de pétrole brut.


Surtout, une partie importante du système de raffinage du Midwest est intégrée depuis des décennies au réseau de pipelines canadien, avec des raffineries configurées pour traiter le brut lourd provenant de l’Ouest canadien.


Tous les pétroles ne sont pas identiques. Toutes les raffineries non plus.


Remplacer cette relation ne consiste donc pas simplement à produire quelques millions de barils supplémentaires au Texas.


Il faut considérer les raffineries, les pipelines, le transport, la géographie, les investissements nécessaires et le coût de substitution.


Et les États particulièrement exposés se trouvent notamment dans le Midwest et les Rocheuses — au cœur de l’Amérique industrielle et politique.



La Saskatchewan contribue à nourrir l’Amérique


Puis il y a une ressource beaucoup moins médiatisée : la potasse.


Elle est pourtant essentielle à l’agriculture moderne.


En 2025, les États-Unis dépendaient des importations pour environ 92 % de leur consommation de potasse.


Et sur la période 2021-2024, 79 % de leurs importations provenaient du Canada, très loin devant la Russie à 12 %.


La chaîne est remarquablement simple :

Saskatchewan → potasse → fertilisants → agriculture américaine.


Maïs. Soya. Blé.


Iowa. Nebraska. Kansas. Les Dakotas. Montana. Le Midwest.


Encore une fois, nous sommes au cœur de l’Amérique rurale.


Les États-Unis peuvent évidemment chercher d’autres fournisseurs.


Mais si l’objectif stratégique américain consiste précisément à réduire les dépendances envers des puissances adverses ou géopolitiquement risquées, remplacer une ressource canadienne par une dépendance accrue envers la Russie serait une étrange définition de l’autonomie stratégique.



Puis vient l’uranium


En 2024, 36 % de l’uranium livré aux exploitants de centrales nucléaires américaines provenait du Canada.


La production américaine elle-même n’en représentait que 8 %.


Cette donnée prend une importance nouvelle.


Les États-Unis se tournent de nouveau vers l’énergie nucléaire au moment où la demande d’électricité augmente, notamment sous l’impulsion des centres de données et de l’intelligence artificielle.


Parallèlement, Washington cherche à réduire sa dépendance historique envers l’uranium russe.


Encore une fois, la question n’est pas :

Les États-Unis peuvent-ils trouver de l’uranium ailleurs?


Certainement.


La question est :

Auprès de qui préféreraient-ils sécuriser cette ressource stratégique pour les prochaines décennies?


Russie?

Kazakhstan?

Ou Saskatchewan?


La géographie compte.


Les alliances aussi.



L’eau canadienne est aussi une batterie


L’hydroélectricité ajoute une autre dimension à cette relation.


Le Canada ne possède pas simplement énormément d’eau.


Il possède de vastes réservoirs hydroélectriques, d’importants dénivelés et une capacité considérable de décider quand une partie de cette eau stockée sera transformée en électricité.


Cette flexibilité devient de plus en plus précieuse dans des réseaux comportant davantage d’éolien et de solaire.


Le soleil et le vent produisent lorsque les conditions le permettent.


Un réservoir hydroélectrique peut conserver de l’énergie potentielle et, à l’intérieur de ses contraintes opérationnelles, produire lorsque le réseau en a besoin.


Pour le nord-est des États-Unis, les immenses réservoirs québécois ressemblent donc de plus en plus à une batterie naturelle à l’échelle continentale.


Et ce n’est plus théorique.


En 2026, deux nouvelles interconnexions majeures totalisant 2 450 MW ont accru la capacité d’acheminer de l’hydroélectricité québécoise vers la Nouvelle-Angleterre et New York.


Lors de la vague de chaleur du 3 juillet, les importations canadiennes ont fourni 9 % de la demande d’électricité de l’État de New York.


Avec la croissance des centres de données, de l’intelligence artificielle et de l’électrification, la valeur stratégique d’une énergie pilotable située immédiatement de l’autre côté de la frontière ne devrait pas diminuer.


Elle pourrait devenir considérablement plus importante.



Les matières premières de la puissance américaine


Puis viennent les minéraux.


Aluminium.

Zinc.

Cuivre.

Nickel.

Cobalt.

Graphite.

Germanium.

Niobium.

Uranium.


Ce ne sont pas simplement des matières premières.


Ce sont des intrants de l’économie technologique, énergétique et militaire moderne.


Ils entrent dans les avions, les moteurs, les satellites, les radars, les véhicules militaires, les systèmes électroniques, les réseaux électriques et les technologies avancées.


Et les propres données de l’U.S. Geological Survey sont révélatrices.


Les États-Unis dépendent des importations pour environ 60 % de leur consommation d’aluminium. Sur la période 2021-2024, le Canada représentait 56 % de leurs importations d’aluminium.


Le Canada représente également une part importante de l’approvisionnement américain importé pour plusieurs autres minéraux, notamment le zinc, le niobium, le germanium, le cuivre raffiné et le graphite naturel.


Cela compte énormément dans un monde où Washington cherche explicitement à construire des chaînes d’approvisionnement moins dépendantes de la Chine.



Prenons simplement l’aluminium.


Le Canada — et particulièrement le Québec — combine les infrastructures industrielles avec les énormes quantités d’hydroélectricité nécessaires à la production d’aluminium primaire.


Les États-Unis peuvent évidemment décider d’en produire davantage eux-mêmes.


Mais construire de nouvelles capacités exige énormément d’électricité, des milliards de dollars d’investissements et des années de développement.


Ce qui nous amène à une distinction importante.


La bonne mesure d’une dépendance stratégique n’est pas :

« Est-ce théoriquement remplaçable? »


Presque tout l’est.


Les meilleures questions sont :

Combien coûtera le remplacement? Combien de temps prendra-t-il? Et quelle nouvelle dépendance créera-t-il?

La défense nord-américaine est déjà intégrée


Il existe ensuite une réalité institutionnelle qu’on oublie souvent.


Depuis plus de 70 ans, le Canada et les États-Unis ont volontairement intégré des portions importantes de leurs bases industrielles de défense.


Aéronautique.

Moteurs.

Véhicules militaires.

Munitions.

Spatial.

Simulation.

Intelligence artificielle.

Cybersécurité.


Aujourd’hui encore, plus de 60 % des exportations canadiennes de défense sont destinées aux États-Unis.


Et au-dessus de tout cela se trouve NORAD.


Depuis 1958, deux pays souverains organisent conjointement la défense du continent nord-américain.


C’est difficilement la relation que l’on entretient avec un voisin stratégiquement insignifiant.



Même nos automobiles ne sont plus vraiment canadiennes ou américaines


L’industrie automobile illustre parfaitement les limites d’une lecture du commerce fondée uniquement sur les frontières nationales.


L’Ontario, le Michigan, l’Ohio, l’Indiana et le Kentucky font partie d’un écosystème manufacturier profondément intégré.


Des composantes peuvent traverser la frontière plusieurs fois au cours du processus de production avant qu’un véhicule terminé sorte de la chaîne d’assemblage.


Lorsqu’on impose un tarif sur une composante canadienne entrant au Michigan, on ne taxe donc pas nécessairement un concurrent étranger.


On peut être en train de taxer un intrant dont un travailleur américain a besoin pour fabriquer un produit américain.


Dans une chaîne d’approvisionnement continentale, la frontière politique ne correspond plus nécessairement à la frontière économique.



Regardons maintenant la carte électorale


C’est ici que le sujet devient particulièrement intéressant.


Le pétrole canadien est particulièrement important pour le Midwest et les Rocheuses.


La potasse canadienne alimente le Farm Belt.


L’uranium canadien approvisionne le parc nucléaire américain.


Les chaînes automobiles traversent le Michigan, l’Ohio, l’Indiana et le Kentucky.


Les métaux et composantes canadiennes alimentent les industries manufacturières, aéronautiques et militaires.


Plusieurs de ces régions constituent également le cœur politique de l’Amérique de Donald Trump.


C’est pourquoi les relations Canada–États-Unis ne devraient pas être analysées comme un simple affrontement entre Ottawa et Washington.


Derrière les statistiques commerciales se trouvent des agriculteurs du Nebraska, des raffineurs du Midwest, des travailleurs automobiles du Michigan, des fabricants et des communautés partout aux États-Unis.



Soyons également lucides : le Canada a davantage besoin des États-Unis


Les Canadiens ne devraient pas répondre au nationalisme économique américain par leur propre déni économique.


La relation est asymétrique.


En 2025, 71,7 % des exportations canadiennes de marchandises étaient destinées aux États-Unis.


Une guerre commerciale prolongée ferait donc proportionnellement beaucoup plus mal au Canada.


Mais asymétrie ne signifie pas absence de valeur stratégique.


Une économie relativement petite peut posséder des actifs qui comptent énormément pour une économie beaucoup plus grande.


Et le Canada possède une combinaison remarquable :

Énergie.

Pétrole.

Uranium.

Potasse.

Hydroélectricité.

Aluminium.

Minéraux critiques.

Forêts.

Capacités industrielles.

Technologies.


Et quelque chose qu’aucune politique industrielle ne peut fabriquer :


la géographie.



8 891 kilomètres d’avantage stratégique


Les États-Unis peuvent se procurer presque toutes ces ressources ailleurs.


Mais « ailleurs » signifie généralement plus loin.


Par bateau plutôt que par pipeline.


À travers des détroits stratégiques.


Avec davantage de stocks de sécurité.


Auprès de gouvernements moins prévisibles.


À travers des chaînes logistiques plus vulnérables aux conflits géopolitiques.


Le Canada offre une combinaison difficile à reproduire :

Énergie, intrants agricoles, uranium, métaux stratégiques, capacités industrielles et technologies provenant d’une démocratie alliée, partageant 8 891 kilomètres de frontière avec les États-Unis — et déjà reliée à leur économie par des pipelines, des chemins de fer, des lignes électriques, des autoroutes et des chaînes industrielles intégrées.


Aucun océan à traverser.


Aucun détroit stratégique à défendre.


Aucun régime hostile à convaincre.


Les infrastructures existent déjà.


Nous sommes déjà là.



Peut-être faut-il simplement pousser America First jusqu’à sa conclusion logique


Je comprends parfaitement la volonté américaine de sécuriser ses chaînes d’approvisionnement.


De produire davantage chez elle.


De protéger ses technologies critiques.


De réduire sa dépendance envers la Chine.


De cesser de dépendre de la Russie pour certaines ressources stratégiques.


Et de reconstruire sa capacité industrielle.


Mais ces objectifs ne rendent pas nécessairement le Canada moins pertinent.


Ils pourraient le rendre davantage pertinent.


L’autonomie stratégique américaine n’exige pas que chaque mine, chaque raffinerie, chaque centrale et chaque usine se trouve à l’intérieur des frontières territoriales des États-Unis.


Elle exige que les ressources qui soutiennent la puissance américaine proviennent de chaînes d’approvisionnement sûres, résilientes et fiables.


Et c’est précisément là que le Canada possède une valeur stratégique exceptionnelle.


Le Canada n’est pas une menace à l’autonomie stratégique américaine. Il en est l’un des plus grands atouts.

L’objectif politique peut demeurer America First.


Très bien.


Mais lorsqu’il est question d’énergie, de ressources critiques, de sécurité alimentaire, de défense et de résilience économique, l’une des

façons les plus intelligentes d’y parvenir pourrait bien être :


North America First.


Parce qu’au XXIe siècle, la puissance ne se mesurera pas seulement à ce qu’un pays peut produire seul.


Elle se mesurera aussi à la qualité des ressources, des infrastructures et des alliés sur lesquels il peut compter lorsque le monde devient

moins prévisible.


Et sur ce plan, les États-Unis possèdent depuis longtemps un avantage stratégique exceptionnel.


Il se trouve juste au nord de leur frontière.



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Sources et données

Les données et références factuelles présentées dans cet article proviennent principalement de sources gouvernementales officielles américaines et canadiennes :

  • U.S. Energy Information Administration (EIA) — Commerce de pétrole brut entre le Canada et les États-Unis et approvisionnement des raffineries américaines; Uranium Marketing Annual Report 2024; échanges d’électricité Canada–États-Unis et nouvelles interconnexions avec New York et la Nouvelle-Angleterre en 2026.

  • U.S. Geological Survey (USGS), Mineral Commodity Summaries 2026 — Dépendance des États-Unis envers les importations et part du Canada dans l’approvisionnement en potasse, aluminium, zinc, niobium, germanium, cuivre, graphite et autres minéraux critiques.

  • U.S. Department of Energy (DOE) — Énergie nucléaire, croissance de la demande d’électricité, centres de données et besoins énergétiques associés au développement de l’intelligence artificielle.

  • Congressional Research Service (CRS) — Intégration de l’industrie automobile nord-américaine et commerce automobile entre le Canada et les États-Unis.

  • U.S. Department of Defense / Defense Production Sharing Agreement Canada–États-Unis — Intégration de la base industrielle de défense nord-américaine.

  • North American Aerospace Defense Command (NORAD) et ministère de la Défense nationale du Canada — Coopération canado-américaine en matière de défense continentale et intégration des industries de défense.

  • Statistique Canada — Commerce canadien de marchandises avec les États-Unis, notamment la proportion des exportations canadiennes destinée au marché américain.


Les chiffres reflètent les données officielles les plus récentes disponibles au moment de la publication et couvrent généralement la période 2024–2026, selon les séries statistiques.





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