Le Québec n’a pas besoin d’un nouveau modèle économique. Il doit mieux orchestrer celui qu’il possède déjà.

Le Canada entre peut-être dans une nouvelle phase économique.
Après une décennie de productivité décevante, de sous-investissement privé et de dépendance excessive au marché américain, plusieurs moteurs de croissance se remettent en mouvement : diversification commerciale, énergie, minéraux critiques, intelligence artificielle, défense, infrastructures et intégration du marché intérieur.
La question, pour le Québec, n’est pas de savoir s’il doit prendre part à ce mouvement.
Elle est de savoir quelle place il choisira d’y occuper.
Le Québec ne deviendra pas l’Alberta. Et il ne devrait pas chercher à le devenir.
Son avantage n’est pas d’abord le pétrole ou le gaz naturel. Il réside dans une combinaison beaucoup plus rare : une énergie largement renouvelable, des ressources stratégiques, une base industrielle sophistiquée, des institutions de recherche reconnues, une expertise de pointe en intelligence artificielle et en aérospatiale, ainsi qu’un accès naturel à l’Europe et à l’Amérique du Nord.
Pris séparément, ces actifs sont considérables. Reliés entre eux, ils peuvent devenir un véritable projet économique.
Le véritable enjeu : capter plus de valeur
Le Québec a souvent été remarquable pour créer des capacités. Nous formons des talents. Nous développons des technologies. Nous extrayons des ressources. Nous attirons des investissements. Nous bâtissons des entreprises de classe mondiale.
Mais notre défi récurrent est de capter toute la valeur créée par ces capacités.
Une ressource exportée sans transformation locale crée moins de valeur qu’une filière complète. Un laboratoire d’IA sans adoption à grande échelle dans nos entreprises demeure une promesse. Une électricité propre qui ne peut être livrée au bon endroit, au bon moment et dans des délais compétitifs ne devient pas un avantage industriel. Un contrat de défense qui ne développe pas des fournisseurs, des compétences et de la propriété intellectuelle d’ici reste une dépense davantage qu’un levier.
Le Québec n’a donc pas seulement besoin de projets. Il a besoin de chaînes de valeur cohérentes.
L’énergie propre : un avantage à traiter comme une stratégie
L’hydroélectricité québécoise est plus qu’un patrimoine. Elle peut devenir le socle de notre prochaine phase industrielle.
Elle rend possible l’aluminium à faible empreinte carbone, l’électrification des procédés, certaines activités de transformation des minéraux, le calcul de haute performance et des investissements manufacturiers qui recherchent à la fois fiabilité, compétitivité et décarbonation.
Mais cet avantage n’est plus automatique.
La capacité disponible, les réseaux de transport, les délais de raccordement et la prévisibilité des décisions deviennent aussi importants que le prix de l’électricité.
Le bon réflexe n’est pas de réserver l’énergie à n’importe quel projet énergivore. C’est de la diriger vers ceux qui produisent le plus de valeur durable au Québec : emplois qualifiés, fournisseurs locaux, innovation, exportations, réduction réelle des émissions et actifs stratégiques.
Des minéraux critiques à la transformation
Le Nord québécois offre des possibilités importantes en lithium, graphite, nickel, terres rares et minerai de fer de haute qualité. La demande mondiale est tirée par l’électrification, les batteries, les réseaux, l’aérospatiale et la défense.
L’enjeu n’est toutefois pas d’ouvrir des mines à tout prix.
Il est de construire des partenariats crédibles avec les communautés autochtones, d’accélérer les projets rigoureux et de faire en sorte qu’une part croissante de la transformation, de l’ingénierie, des données et de la propriété intellectuelle demeure ici.
Le développement économique et l’exigence environnementale ne sont pas des adversaires. Ils doivent être conçus ensemble. La confiance est une forme de capital; sans elle, les projets s’enlisent. Avec elle, ils peuvent avancer plus vite et mieux.
L’IA : passer de la réputation à la productivité
Montréal a acquis une réputation mondiale en intelligence artificielle. C’est une réussite réelle.
La prochaine étape est plus difficile, mais beaucoup plus importante : faire de l’IA un outil de productivité pour l’ensemble de l’économie québécoise.
Dans les services financiers, l’aérospatiale, la santé, le manufacturier, le commerce, le tourisme, les médias et les PME, l’enjeu n’est pas d’expérimenter l’IA pour pouvoir dire qu’on en utilise. C’est de revoir les processus, les décisions, les rôles et les données afin d’améliorer concrètement la qualité, la vitesse, la marge et l’expérience client.
Le Québec peut attirer des infrastructures de calcul et soutenir une capacité souveraine. Mais sa victoire économique ne viendra pas seulement des centres de données. Elle viendra de milliers d’entreprises qui auront appris à transformer leurs propres actifs — données, expertise, relations clients et savoir-faire — en meilleur rendement.
L’aérospatiale et la défense : bâtir une filière, pas simplement acheter
Le Québec possède déjà une masse critique que peu de juridictions peuvent reproduire rapidement : aéronefs, moteurs, simulation, formation, maintenance, composants, logiciels, satellites et expertise de fabrication avancée.
Alors que le Canada augmente ses investissements en défense et dans la modernisation du NORAD, le Québec peut jouer un rôle majeur.
À une condition : concevoir les acquisitions publiques comme une stratégie industrielle.
Chaque grand programme devrait chercher à développer des fournisseurs locaux compétitifs, des compétences transférables, de la recherche appliquée et des capacités exportables. Autrement, nous achèterons de la sécurité sans bâtir pleinement la capacité qui l’accompagne.
Diversifier sans se raconter d’histoires
Le marché américain demeurera essentiel. En 2025, près de 70 % des exportations internationales de marchandises du Québec y étaient encore destinées, malgré une baisse marquée par rapport à l’année précédente.
La diversification ne signifie pas tourner le dos aux États-Unis. Elle signifie réduire une concentration devenue risquée.
Le Québec est mieux placé que plusieurs régions du Canada pour le faire : accords commerciaux avec l’Europe, langue française, réseaux historiques avec la France et la francophonie, savoir-faire exportable en services, aérospatiale, jeux, intelligence artificielle, ingénierie, technologies propres et culture.
Il faut cependant offrir à nos entreprises une vraie capacité d’exportation : financement, accompagnement commercial, logistique, conformité réglementaire et partenaires locaux. Les annonces ne remplacent pas les réseaux de distribution et la confiance acquise sur le terrain.
Un Québec plus cohérent
Le débat ne devrait pas opposer développement et prudence, identité et ouverture, économie et environnement, État et entreprise.
Il devrait porter sur la cohérence.
Comment aligner notre énergie avec notre stratégie industrielle? Nos ressources avec notre capacité de transformation? Notre recherche avec la commercialisation? Nos investissements publics avec notre productivité? Nos ambitions internationales avec des entreprises capables de livrer?
Le Québec possède déjà une grande partie des actifs nécessaires à sa prochaine décennie de croissance.
Ce qui manque le plus n’est pas l’intelligence, l’ambition ou les ressources.
C’est une capacité plus constante à les relier avec intention.
La performance véritable n’est pas dictée par la vitesse seule. Elle se construit par la cohérence.
Données de contexte : Institut de la statistique du Québec, Commerce international de marchandises et balance commerciale — Faits saillants 2025; Macquarie, « Canada’s new growth agenda: Seven structural drivers of the next decade », 7 septembre 2026.



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