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La doctrine Carney: de la dépendance à l’ambition

il y a 1 minute
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Pendant plus de trois décennies, le Canada a poursuivi une stratégie économique remarquablement constante.


S’intégrer.


Développer des chaînes d’approvisionnement toujours plus efficaces avec les États-Unis. Profiter de notre géographie, de l’accès privilégié au plus grand marché du monde et de la taille de l’économie américaine. Nous spécialiser là où nous avions des avantages comparatifs et compter sur l’intégration continentale pour une bonne partie du reste.


Ça a fonctionné.


Cette stratégie a généré de la prospérité, attiré des investissements et contribué à bâtir l’une des relations économiques les plus étroitement intégrées au monde.


Mais les prémisses sur lesquelles reposait ce modèle sont en train de changer.


Dans une entrevue accordée au New York Times, le premier ministre Mark Carney a livré l’une des explications les plus claires à ce jour de ce qui pourrait succéder à ce modèle.


L’objectif n’est pas de désengager le Canada des États-Unis.


Il est de faire en sorte que le Canada ne soit jamais dangereusement dépendant d’un seul pays — même de son plus proche allié.


Cette distinction est fondamentale.



Quand l’interdépendance devient une vulnérabilité


La mondialisation reposait sur une proposition économique relativement simple : les pays s’enrichissent lorsque chacun se concentre sur ce qu’il fait le mieux et échange avec les autres pour le reste.


Pendant des décennies, l’efficacité a dominé.


Les entreprises ont optimisé leurs chaînes d’approvisionnement. Les gouvernements ont réduit les barrières commerciales. Les capitaux ont circulé de plus en plus librement. La production s’est mondialisée.


Le Canada a poussé ce modèle particulièrement loin avec les États-Unis.


Mais l’efficacité crée aussi des dépendances.


Et ces dépendances demeurent relativement inoffensives tant que tout le monde accepte les règles qui les encadrent.


Les conflits commerciaux, les tarifs douaniers, les restrictions technologiques, les sanctions et les tensions géopolitiques ont révélé une autre réalité :



L’intégration économique elle-même peut devenir un instrument de pouvoir.


L’énergie peut devenir un levier.


La technologie peut devenir un levier.


Les systèmes de paiement peuvent devenir un levier.


Les minéraux critiques peuvent devenir un levier.


Les chaînes d’approvisionnement peuvent devenir un levier.


Même l’accès à un marché peut devenir un levier.


À partir de ce moment, la question change.


Elle n’est plus simplement :


Où pouvons-nous nous approvisionner le plus efficacement?


Elle devient :


Que se passe-t-il si, demain, nous ne le pouvons plus?


C’est fondamentalement une question de gestion du risque.


Et c’est peut-être la meilleure façon de comprendre ce qui est en train d’émerger au Canada.



Penser comme un stress test


Carney a passé une grande partie de sa carrière à réfléchir à des systèmes qui semblent parfaitement stables… jusqu’au jour où ils ne le sont plus.


Les banques centrales ne se préparent pas uniquement au scénario le plus probable. Elles examinent également des événements peu probables dont les conséquences pourraient être considérables.


Les banques appellent cela des stress tests.


Les gouvernements doivent désormais faire la même chose.


Que se passerait-il si l’accès à une technologie critique était interrompu?


Si un fournisseur stratégique devenait politiquement moins fiable?


Si une capacité essentielle de défense dépendait d’une infrastructure contrôlée à l’extérieur du Canada?


Si un corridor commercial était perturbé?


Si l’accès à un marché essentiel devenait beaucoup plus restrictif?


Aucun de ces scénarios n’a besoin d’être probable pour justifier qu’on s’y prépare.


La résilience se construit avant la crise.


Cette logique permet de comprendre pourquoi des débats qui semblent indépendants les uns des autres font maintenant partie d’une même conversation.


La défense. L’Arctique. Les corridors énergétiques. Les minéraux critiques. Les ports et le transport. La capacité industrielle. L’intelligence artificielle. Les télécommunications. La diversification commerciale.


Ce ne sont plus simplement des dossiers économiques distincts.


Ensemble, ils constituent l’architecture de notre résilience nationale.



La fin de l’efficacité à tout prix


Cela ne signifie pas que l’efficacité n’a plus d’importance.


Cela signifie qu’elle n’est plus la seule variable.


Prenons les communications par satellite.


Si un fournisseur offre la meilleure technologie au meilleur prix, la logique économique traditionnelle voudrait que nous l’utilisions.


Mais si cette infrastructure devient essentielle à notre défense, à nos communications d’urgence ou à notre souveraineté dans l’Arctique, une autre question apparaît :


Qui la contrôle ultimement?


La même logique s’applique aux achats militaires.


Un avion de chasse ne peut plus être évalué uniquement en fonction de ses capacités et de son prix. Il faut aussi considérer l’accès aux logiciels, l’entretien, les pièces, la propriété intellectuelle, les retombées industrielles et la fiabilité géopolitique de toute la chaîne d’approvisionnement.


La solution la moins chère n’est donc pas nécessairement celle qui coûte le moins cher.


Un coût économique légèrement supérieur peut représenter une prime d’assurance.


Les entreprises l’ont découvert après la pandémie, lorsque les chaînes d’approvisionnement just-in-time sont soudainement devenues des chaînes just-not-available.


Les pays sont maintenant en train d’apprendre la même leçon.



La fiabilité comme avantage concurrentiel


Mais cette stratégie comporte une autre dimension.


Le Canada ne doit pas seulement réduire ses propres vulnérabilités.


Il peut devenir le pays qui aide les autres à réduire les leurs.


Cela change notre façon de considérer les ressources canadiennes.


Le pétrole et le gaz naturel comptent.


Mais l’uranium, l’hydroélectricité, la potasse, les minéraux critiques, l’alimentation, notre expertise nucléaire et, de plus en plus, l’énergie et les infrastructures nécessaires à l’intelligence artificielle comptent aussi.


Le Canada possède quelque chose qui prend de la valeur dans un monde plus instable :


D’immenses ressources stratégiques au sein d’un système démocratique stable.


La fiabilité elle-même devient un actif économique.


C’est pourquoi le Canada devrait être prudent avant d’utiliser ses ressources ou son énergie principalement comme armes de représailles.


Notre proposition de valeur la plus puissante pourrait être exactement l’inverse.


Devenir le fournisseur dont nos partenaires savent qu’il sera encore là lorsque l’environnement géopolitique se détériorera.


Dans un monde de plus en plus transactionnel, la confiance elle-même possède une valeur économique.



Et si notre proximité avait aussi limité notre ambition?


Il existe cependant une autre conséquence de notre relation avec les États-Unis, beaucoup plus difficile à mesurer.


Au fil de décennies de voyages d’affaires — en Asie, en Europe et partout aux États-Unis — j’ai souvent été frappé par une différence dans le niveau d’ambition.


Le Canada possède des entreprises remarquables, des entrepreneurs, des talents et des ressources extraordinaires.


Et pourtant, je me suis souvent demandé si nous, Canadiens — et peut-être particulièrement nous, Québécois — avions été suffisamment ambitieux quant à l’échelle de ce que nous pouvions bâtir.


Peut-être que notre géographie l’explique en partie.


Pendant des générations, nous avons eu l’extraordinaire privilège d’avoir la plus grande économie du monde juste à côté de chez nous.


C’était proche. Familier. Accessible.


Pourquoi regarder à des milliers de kilomètres lorsque la plus grande occasion commerciale de la planète se trouvait juste de l’autre côté de la frontière?


Cette proximité nous a apporté une immense prospérité.


Mais peut-être a-t-elle aussi rétréci notre champ de vision.


Les entreprises issues de plus petites économies européennes ou asiatiques n’ont souvent jamais eu le choix.


Leur marché domestique ne suffisait pas à leurs ambitions.


L’internationalisation n’était pas quelque chose qu’elles envisageaient une fois devenues prospères chez elles.


Elle faisait partie de leur façon de penser dès le départ.


Le Canada a bénéficié du luxe inverse.


Nous pouvions réussir sans véritablement devenir mondiaux.


Et parfois, l’occasion la plus facile finit par définir les limites de notre imagination.


Voilà pourquoi l’évolution de la relation canado-américaine pourrait éventuellement produire quelque chose de beaucoup plus important qu’une simple diversification commerciale.


Elle pourrait nous forcer à revoir l’échelle de notre ambition.


Pas parce que nous devrions nous détourner des États-Unis.


Nous ne devrions pas le faire.


Mais parce que ce qui se trouve juste à côté n’aurait jamais dû définir jusqu’où nous pouvions voir.


Un pays qui possède les ressources, les talents, les institutions et l’accès à trois océans du Canada devrait être capable de penser simultanément à New York, Francfort, Londres, Tokyo, Singapour, Séoul et au-delà.


Vue ainsi, la diversification n’est plus simplement défensive.


Elle devient expansive.



Diversifier ne signifie pas se désengager


Les États-Unis demeureront notre principal partenaire économique dans un avenir prévisible.


Notre géographie rend cette relation exceptionnelle — et potentiellement extrêmement avantageuse.


L’occasion n’est pas de remplacer une dépendance par une autre.


Elle consiste à créer des options.


L’Europe.


L’Asie.


L’Indo-Pacifique.


De nouveaux corridors énergétiques et de transport.


De nouveaux partenariats de défense.


De nouveaux écosystèmes technologiques.


Davantage de capacités nationales là où les considérations stratégiques le justifient.


L’objectif n’est pas l’indépendance.


Aucune économie moderne n’est réellement indépendante.


L’objectif est l’interdépendance sans vulnérabilité excessive.


C’est une ambition très différente.



Le dollar illustre ce changement


Le même principe pourrait éventuellement s’appliquer au système financier mondial.


Le dollar américain demeure dominant pour de bonnes raisons : profondeur des marchés, liquidité, infrastructure institutionnelle et absence d’une véritable solution de rechange.


Cela ne changera probablement pas rapidement.


Mais les pays prennent note lorsque l’accès aux infrastructures financières devient un instrument de pouvoir géopolitique.


Plus un système dominant est utilisé comme levier, plus ses participants ont intérêt à développer des solutions de rechange.


Ces solutions n’ont pas besoin de remplacer le système existant.


Elles doivent simplement offrir des options.


C’est le même principe que le Canada commence à appliquer ailleurs.


Avoir des options réduit la vulnérabilité.



« Bâtir le Canada » prend alors un autre sens


C’est ici que le nouvel agenda de croissance canadien devient particulièrement intéressant.


Les grands projets sont habituellement présentés en termes de PIB, de productivité, d’emplois et d’investissements.


Tout cela demeure important.


Mais les infrastructures remplissent maintenant une autre fonction.


Un nouveau port peut créer des options commerciales.


Un nouveau pipeline ou un corridor électrique peut créer des options énergétiques.


Les infrastructures arctiques peuvent renforcer notre souveraineté.


La transformation des minéraux critiques peut réduire notre exposition aux chaînes d’approvisionnement étrangères.


Une industrie canadienne de la défense peut accroître notre autonomie stratégique.


Des infrastructures d’IA et des capacités informatiques souveraines peuvent réduire notre dépendance technologique.


Soudainement, bâtir le Canada n’est plus seulement une stratégie de croissance économique.


C’est aussi une stratégie de résilience.


Et les deux peuvent se renforcer mutuellement.



De l’avantage comparatif à l’avantage stratégique


Pendant trente ans, les pays se sont demandé où un produit pouvait être fabriqué le plus efficacement.


La prochaine décennie pourrait exiger une autre question :


Quelles capacités sont trop importantes pour que nous n’ayons aucune solution de rechange?


Cela ne remet pas en cause la mondialisation.


Cela la met à jour.


Le Canada doit continuer à commercer, à s’intégrer, à attirer les investissements étrangers et à profiter de la spécialisation mondiale.


Mais la résilience exige parfois de la redondance.


Et la redondance coûte parfois plus cher.


L’erreur serait de considérer ce coût comme du gaspillage.


Une assurance paraît inefficace jusqu’au jour où on en a besoin.


Le défi du Canada sera donc de trouver le bon équilibre : préserver les bénéfices extraordinaires de notre relation économique avec les États-Unis tout en nous assurant qu’aucune relation ne puisse déterminer à elle seule les choix du Canada.


Mais il existe peut-être une occasion encore plus importante.


Pendant des décennies, notre proximité avec les États-Unis nous a permis d’optimiser ce que nous avions déjà.


L’évolution de notre environnement pourrait maintenant nous obliger à imaginer ce que nous pourrions devenir.


La doctrine émergente de Carney passerait alors d’une stratégie défensive à quelque chose de beaucoup plus important.


Pas seulement la résilience.


L’ambition.


L’ambition de construire des infrastructures à la mesure de notre géographie.


De transformer nos ressources en avantages stratégiques plutôt que de simplement les exporter.


De bâtir des entreprises canadiennes qui considèrent le monde — et non seulement l’Amérique du Nord — comme leur marché naturel.


D’approfondir nos relations avec l’Europe et l’Asie tout en préservant avec les États-Unis l’une des relations économiques les plus précieuses au monde.


Et, ultimement, de devenir un pays qui dispose de suffisamment d’options pour faire ses propres choix.


Le principe est remarquablement simple :


Ne reculons pas devant l’interdépendance.

Créons suffisamment d’options pour que l’interdépendance ne devienne jamais de la dépendance.


Et peut-être faudrait-il en ajouter un autre :


Ne laissons jamais ce qui se trouve juste à côté définir jusqu’où nous pouvons voir.


Pour le Canada, il pourrait s’agir de beaucoup plus qu’une réponse aux bouleversements géopolitiques.


Ce pourrait être le début d’une vision plus ambitieuse de ce que nous pouvons devenir.



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